Une correspondance avec Vincent Tholomé (juillet 2012)

Lire, dire, performer, ... Qu'est-ce que ça ajoute au texte ? Qu'est-ce que ça apporte à l'auteur, au « lecteur/spectateur » ?

Qu'est-ce que ça perd aussi ?

S’engager à porter son texte, sous quelque forme que se soit, c’est comme faire un pet dans un ascenseur : c’est impossible de dire « c’est pas moi », il y a un truc d'essentiel la dedans. De mon point de vue, c’est une dimension supplémentaire à l’écrit, ça le prolonge, le complète, ça l’aide à circuler. Dans une formule vivante, nous sommes tout au moins deux à pouvoir faire varier formes et contenus sur l’instant : passeurs que nous sommes et le public présent, c’est plutôt sympa. À cela s’ajoutent musiciens, vidéastes, chorégraphes,… qui, avec leurs sensibilités, angles et parcours respectifs vont fournir d’autres pistes. Tout cela semble contribuer à la rencontre que le spectateur aura avec le texte mais, par contre, contribue certainement à nous surprendre, auteurs, dans notre propre écriture. C’est un renversement total pour l’ensemble du processus. On tente des rencontres, on ose l’accident, on prend de la hauteur, on s’attarde moins, on se réjouit, on entend différemment. C’est là, je pense, l’une des premières raisons que l’on trouve dans l’idée de porter son texte. Est-ce un gain ? Une perte ? C’est un risque à prendre.

 

Pourquoi et comment en est-on, historiquement, arrivé là ? Quelles seraient, selon toi, les deux ou trois grandes lignes de force de cette histoire ?

Dépasser de la forme, sinon en croiser d’autres, constamment. Les peintres ont fini par nier la perspective. De l’huile, ils sont passés aux collages, de la pierre ou du plâtre, ils sont passés à l’assemblage, puis à installation, et de l’installation au happening. Tout semble se faire par dépassements et croisées, ensuite d’allers-retours. Je crois que ça tient un peu de ça pour la poésie, en plus de l’oralité et de la musicalité qui, depuis toujours, se sont avérées être de réels moyens de diffusion pour elle. Chaque époque procède avec ses besoins et ses moyens.

 

Pour ma part, je crois que je devais m’emmerder profondément, je ne sais plus trop. Je devais avoir besoin de rencontrer, de collaborer, de voir à quoi et à qui je voulais m’adresser. Devenir l’étranger dans ma propre méthode pour trouver un centre de gravité. Définir un périmètre dans la diversité pour tendre vers une forme toujours plus concise avec un souci croissant d’accessibilité.

 

Au départ, porter mon texte, c’est un accident: j’écrivais au sein d’un collectif, ces textes étaient alors montés sous forme de performances et autres expériences entre musique électro, installations, vidéo-art,… beaucoup de mélanges, c’était très excitant ! Mais je ne faisais qu’écrire. On connait la suite, dans un collectif chacun finit par prendre sa route, j’ai dû me résoudre à poser ma propre voix et prolonger tout cela à mon initiative. Si, au début, je ne le vivais pas très bien, les faits se sont vite imposés comme une aubaine, une sorte de mirador que je m’octroyais sur mon travail, mes forces et faiblesses, sur tout ce qui m’entoure, vers là où je désirais vraiment aller.

 

D'un point de vue personnel, par quels aléas, événements, aventures, doutes, exaltations, etc., es-tu passé pour y arriver ? Y a-t-il eu une rencontre marquante qui t'a incité à prendre ce chemin ?

Les rencontres et les points déterminants sont multiples. Des débuts à la peinture jusqu’alors, tout s’est fait naturellement. Les gens avec qui j’ai pu collaborer jusqu’à présent ont, pour la plupart, été déterminants. Après, il faut pouvoir faire quelque chose de ces expériences. À chaque rencontre, on ne sait jamais ce qui en sortira, à chaque fois qu’on s’aventure avec son texte -ou l’idée qui sera prétexte au texte- on ne peut fonctionner avec aucun à priori, ni même aucun vécu. Idéalement, condamné à l’humilité et à l’absence de certitudes; il y a quelque chose de rassurant là-dedans.

 

Par rapport au doute, bien que je pense encore très mal me situer dans cet équilibre, posé à bonne mesure, il est une vertu et il en faut des vertus comme le doute parce que les cancers de l’artiste sont nombreux.

 

Pour toi, ce serait plutôt une affaire en solo ou une aventure collective ? Si tu coopères régulièrement avec d'autres, qui sont ces autres ? De quels domaines artistiques sont-ils issus ? Que t'apportent et qu'apportent, en général, ces coopérations (transdisciplinaires ou non) ?

Les deux mais collective surtout. Les croisées transdisciplinaires m'attirent beaucoup. Musicales avec Fred Eggen (électro), Didier Laloy (accordéon), Christian Jacquemar et Fabrice Gierko (électro), Aurélie Ehx et Vincent Oury (compositions électro-acoustiques, création sonore), Maxime Georis (compositeur, pianiste), …

Puis, sur plusieurs projets avec Sophie Halin, danseuse et chorégraphe, ainsi qu’avec d’autres auteurs tels que Robert Schaus, Dominique Massaut, Xavier Roelens, Eric Therer (auteur et performeur), Krzysztof Styczynski, Vincent Delecloz (réalisateur, vidéo), le collectif « Poésie is not dead"... La palette est variée. Ces collaborations apportent une confiance, un regard différent, une énergie productrice. La richesse est dans la diversité. Elles sont au final une sorte de jeu de miroir qui s’organise autour de l’ouvrage et qui, idéalement, renvoie à une multitude d’angles, pourvu que les intervenants puissent se trouver dans le travail comme dans leur cuisine. Lorsque tout cela se met à transpirer, je pense que pour le public, c’est un plus. Me concernant, même si je tends aujourd’hui à simplifier les choses, à ce qu’il s’agisse de plus en plus de formes concises et ouvertes, cela m’apporte énormément, j’ai besoin de cela. Je rêve du jour où je pourrai rendre visible tout ce que ça m’apporte.

 

Y a-t-il, pour toi, des différences entre un acteur lisant, disant, performant les textes d'un auteur et un auteur lisant, disant, performant ses propres textes ? Autrement dit : l'auteur lisant, disant, performant ses propres textes est-il un peu acteur ? Autrement dit : joues-tu tes textes ? Si non, que se passe-t-il alors ?   

À partir du moment où on désire transmettre son écriture au plus grand nombre, on se prête. Il ne faut pas rester le cul entre deux chaises : on travaille une mise en forme donc, oui, on « interprète », si maigre l'interprétation soit-elle. Le truc c’est de garder à l’esprit que nous sommes au service du texte, pas l’inverse. Après, on varie parfois notre position de lecture/interprétation suivant les besoins du texte et du public.

Interpréter de la poésie -surtout celle d’un autre- de manière juste, c’est un art difficile, périlleux, comme toute forme de traduction. Cela dit, il y a des interprètes qui trouvent et habitent très justement le texte et semblent pouvoir rendre la température initiale de l’auteur dans son texte. Je pense par exemple aux lectures d’Attila Josef par Denis Lavant, je ne suis pas fan de ce type d’envolées vocales, mais celles-ci sont puissantes et très impressionnantes de justesse.

 

Quand tu écris, penses-tu déjà à la performance ? Écris-tu en fonction d'elle ? Ou conçois-tu plutôt les choses de façon chronologique, d'abord l'écriture et ensuite porter le texte « en scène » ? Autrement dit : Y a-t-il une écriture spécifique à la lecture performance ? Si oui, à quoi est-elle attentive, quelles « autres dimensions » cherche-t-elle à intégrer qu'une écriture « livresque » laisse, généralement, de côté ?

Je ne pense pas vraiment avoir de grandes variations dans le style d’écriture, en fait ca dépend… la forme peut se décider parfois très tôt ou peut au contraire me faire hésiter longtemps. Le texte choisit ou impose parfois lui-même sa forme et ainsi peut se dérober subitement de celle qui lui était réservée au départ. Le problème se pose moins lorsqu’il s’agit d’écrire dans le cadre d’un projet bien défini avec des collaborateurs et dont la forme est décidée en amont. De même qu’il est parfois intéressant de laisser les tiroirs se mélanger, savourer un peu le foutoir aussi.

 

Dans l'état actuel de la « scène » de lecture/performance, y a-t-il quelque chose que tu déplores ?

Dans l'ensemble je prends souvent beaucoup de plaisir à regarder, écouter et, même si on apprécie moins, on a toujours à apprendre, à découvrir. Des choses que je déplore, non peut-être pas mais cela dit, j’ai très peur de certaines dérives de l’écriture, de ce qu'elle peut laisser croire à son auteur. Se la jouer « donneur de bonne leçon », « détenteur de vérités ». C’est un truc qui peut vite me gonfler, le rattachement qui est parfois fait entre la poésie et une certaine morale, philosophie ou toute autre « Moi, je vais vous dire ce qui est, Monsieur ».

 

A contrario, pourrais-tu présenter brièvement l'une ou l'autre expérience, l'un ou l'autre auteur/performeur qui te semblent particulièrement intéressants ? En quoi, d'ailleurs, ces expériences et auteurs/performeurs sont-ils intéressants ?

Non, parce que je pourrais en citer au moins vingt… Il y a tant d’artistes compétents qui proposent des super travaux. Là comme ca, je pense à Clair Blach, remplie et généreuse, à chaque fois que je l’ai vue, elle m’a impressionné. Je l’aime beaucoup. Dominique Massaut fait des trucs terribles et de première importance. Daniel Hélin, Luc Baba, Brigitte Fontaine, Eric Brogniet et Vincent Tholomé aussi ;-), avec bien d’autres ils ont été des déclencheurs. Les déclinaisons qu’apporte Maxime Coton à son texte me touchent. Les seules performances de Pascale Leclerc que j’ai vues, ce sont celles en tant qu’animateur dans les soirées littéraires avec Jean-Pol Bonjean, excellentes performances (rire) ! J’aime son approche, comme il relativise.

 

Des lieux, « réels » ou « virtuels », où on peut voir, entendre, de la lecture performance ?

Comme ça très vite… je pense au collectif de François Massut « Poésie is not dead », François et ses camarades font un super boulot. Aussi « Les brasseurs » et « L’AnVert », qui sont deux espaces liégeois.